Un traumatisme n’affecte pas toujours uniquement la personne qui en a fait l’expérience directe. Des effets se transmettent parfois à d’autres membres de la famille, d’une génération à l’autre, sans que l’événement d’origine ait été vécu par tous.
La confusion entre traumatisme générationnel et intergénérationnel persiste dans de nombreux milieux spécialisés. Pourtant, ces deux réalités recouvrent des dynamiques bien distinctes et des mécanismes de transmission différents, identifiés par la recherche en psychologie et en épigénétique.
Traumatismes générationnels et intergénérationnels : de quoi parle-t-on vraiment ?
Dans le débat public, les notions de traumatisme générationnel et de traumatisme intergénérationnel s’entremêlent souvent, brouillant la compréhension de ce que chacun recouvre. Il ne s’agit pas simplement d’un lexique savant : derrière ces mots, des histoires de familles, des transmissions muettes, des héritages qui façonnent l’intime et le collectif.
Le traumatisme générationnel regroupe ces grandes blessures psychiques qui marquent un même groupe d’âge, frappé par un événement commun. Pensez aux enfants nés pendant la guerre : ils partagent une mémoire commune, bâtie sur la privation, la peur, la perte. Cette expérience partagée se prolonge souvent dans les récits et les silences qui traversent les années, tissant un socle invisible entre ceux qui l’ont vécue.
À l’inverse, le traumatisme intergénérationnel désigne la transmission d’une souffrance vécue par une personne, une victime, à ses descendants. L’événement marquant n’est pas nécessairement vécu par tous : c’est la trace, la mémoire douloureuse, qui se faufile d’une génération à l’autre, souvent à bas bruit. Un parent marqué par l’exil, la guerre ou une agression transmet quelque chose de ce vécu à ses enfants, parfois sans le vouloir, parfois sans même s’en rendre compte.
Pour bien distinguer ces deux formes de transmission, voici ce qui les caractérise :
- Le traumatisme générationnel touche une génération entière à travers un événement collectif, créant une mémoire partagée.
- Le traumatisme intergénérationnel se propage au sein des familles, d’une génération à l’autre, influençant la construction psychique des descendants.
Les recherches en psychologie et en épigénétique s’intéressent de près à ces phénomènes. Les mémoires transgénérationnelles questionnent notre rapport à la souffrance héritée : comment un événement, même jamais raconté, continue-t-il d’influencer les comportements, les peurs, la manière d’être au monde ? Cette interrogation fait aujourd’hui écho dans nombre de familles et de cabinets de thérapeutes.
Qu’est-ce qui distingue un traumatisme transmis d’une génération à l’autre ?
Le traumatisme intergénérationnel ne se contente pas de hanter la mémoire collective : il s’inscrit dans le tissu même des liens familiaux, s’infiltre dans les gestes quotidiens, les silences, les attitudes. Là où le traumatisme générationnel concerne un groupe qui a traversé une même épreuve, le traumatisme intergénérationnel s’installe durablement, reliant parents et enfants à travers une histoire qui n’a parfois jamais été dite.
La différence se lit dans la façon dont la souffrance psychique se manifeste. Chez la victime directe, on repère souvent les symptômes du trouble de stress post-traumatique : cauchemars, flashbacks, hypervigilance, évitement. Mais chez les enfants ou petits-enfants, la souffrance prend d’autres visages : anxiété diffuse, difficultés relationnelles, comportements d’évitement ou, parfois, une tendance à reproduire certains schémas douloureux.
Les secrets de famille jouent ici un rôle considérable. Un silence persistant, des tabous, ou des histoires racontées à demi-mot forment un terrain propice à la transmission indirecte du trauma. L’enfant sent une peur, une honte, un malaise, sans toujours savoir d’où cela vient. Les cliniciens et chercheurs l’observent : ce type de traumatisme façonne la personnalité, influence la manière de nouer des liens, de se protéger ou de regarder le monde.
Loin d’être une fatalité, ce phénomène invite à s’interroger : quelle place laissons-nous à la mémoire ? Comment le non-dit influe-t-il sur la construction de soi ? Autant de questions qui traversent les générations et poussent à revisiter l’histoire familiale.
Des histoires de famille qui marquent : exemples concrets et mécanismes de transmission
Au fil de l’histoire française, certains événements ont marqué des générations entières. Les blessures de la première guerre mondiale ou de la seconde guerre mondiale se sont infiltrées dans d’innombrables foyers. Les enfants de survivants ont grandi dans des atmosphères pesantes, faites de silences ou de peurs inexpliquées. De nombreux récits témoignent d’un traumatisme intergénérationnel transmis sans mot dire : un père mutique, une mère anxieuse, des gestes brusques ou une impossibilité à exprimer l’affection.
On pense à ces anciens combattants, revenus du front, incapables de mettre des mots sur l’horreur vécue. Les accès de colère, l’incapacité à se livrer, les nuits agitées dessinent une souffrance que l’enfant perçoit sans comprendre. Des psychiatres comme Boris Cyrulnik ont mis en lumière l’impact de cette mémoire transgénérationnelle : elle se prolonge dans la vie quotidienne, modèle la santé mentale des descendants.
Les ressorts de cette transmission sont multiples, mêlant facteurs sociaux et biologiques. Les études en épigénétique suggèrent que certains marqueurs du stress pourraient se transmettre et influencer la réaction au danger chez les générations suivantes. Mais le poids du non-dit reste décisif : lorsque la victimisation s’installe comme une norme implicite, le vécu des parents rejaillit sur l’enfant, générant troubles relationnels ou comportements répétitifs.
Voici quelques exemples concrets de cette transmission au sein des familles :
- Silence sur le passé concentrationnaire ou la déportation
- Transmission d’une crainte de l’autre ou d’une méfiance vis-à-vis de la société
- Répétition de schémas de violence ou d’isolement génération après génération
Chaque famille écrit, parfois sans s’en douter, une nouvelle page sur un palimpseste hérité. Les événements traumatiques s’inscrivent dans les attitudes, les choix éducatifs, les façons de transmettre ou de taire, laissant derrière eux une empreinte persistante, souvent invisible, de génération en génération.
Des pistes pour se libérer et prévenir la répétition des traumatismes familiaux
Les traumatismes familiaux ne disparaissent pas simplement avec le temps. Pour sortir du cercle du silence, la libération de la parole constitue une étape fondatrice. Prendre la parole, c’est rendre visible ce qui, jusque-là, était tapi dans l’ombre. La thérapie familiale propose un espace protégé où parents et enfants peuvent questionner l’histoire, revisiter les souvenirs douloureux et comprendre l’origine de certains blocages relationnels ou souffrances héritées.
La psychogénéalogie rencontre aujourd’hui un écho croissant : cette démarche vise à mieux comprendre comment l’histoire familiale s’entremêle au vécu individuel. En retraçant la trajectoire des secrets de famille, il devient possible de mettre au jour les souffrances transmises et de reprendre la main sur son histoire psychique. Cette prise de conscience aide peu à peu à briser la logique de victimisation et à retrouver une forme de liberté intérieure.
Pour limiter la transmission des traumatismes familiaux, plusieurs leviers se dessinent :
- Transmettre aux enfants une connaissance honnête de l’histoire familiale, sans masquer les zones d’ombre
- Soutenir la résilience via des rituels partagés, la reconnaissance des épreuves traversées et la transmission de valeurs
- Solliciter l’aide de professionnels de la santé mentale quand un traumatisme majeur ébranle la famille
Briser le cycle du silence
Aucune fatalité n’oblige une famille à porter indéfiniment le fardeau du passé. En interrogeant la mémoire familiale, en levant le voile sur ce qui restait tu, chaque génération peut desserrer l’étau et laisser émerger un nouvel horizon pour les suivantes.


