La Tunisie envisage de créer une carte d’identité biométrique nationale. Qu’est-ce que c’est concrètement et quels sont les enjeux en matière de protection de la vie privée ? Voici une étude comparative.
Qu’est-ce qu’une carte biométrique ?
La vague de modernisation souffle fort sur les administrations. Les États multiplient les dispositifs biométriques dans les papiers d’identité, promettant de barrer la route à la fraude et aux usurpations. Ces cartes nouvelle génération condensent toutes les informations personnelles sur une puce électronique, censée être inviolable. On affirme que les données sont cryptées, à l’abri des regards indiscrets, mais dans les faits, elles transitent souvent entre les mains de prestataires privés mandatés par les gouvernements. Les questions s’accumulent : qui détient réellement ces précieuses données ? Selon quelles règles sont-elles conservées ou utilisées ? Les citoyens peuvent-ils savoir où et par qui ils sont traités ? Et surtout, ont-ils un accès direct à ce qui est stocké sur leur propre carte ?
Dans la région MENA, plusieurs pays ont déjà lancé leur propre projet de carte biométrique nationale. Les exemples du Maroc, de l’Algérie ou du Koweït montrent comment cette technologie s’impose, souvent sans que le débat démocratique ne précède la généralisation du dispositif. Observer ces expériences, c’est saisir à la fois la logique sécuritaire affichée et les implications concrètes pour la vie privée.
marocain
Au Maroc, la Direction Générale de la Sécurité Nationale a déployé dès 2009 la carte nationale d’identité électronique (CNE). Obligatoire à partir de 18 ans, valable dix ans, elle rassemble dans une seule puce les principaux documents d’état civil : acte de naissance, justificatif de résidence, certificat de vie, preuve de nationalité. Le système évolue et intègre désormais des données biométriques, notamment les empreintes digitales, en partenariat avec le groupe Thales.
Le même virage technologique touche le passeport. Toujours en 2009, le Maroc introduit un passeport biométrique, conforme aux standards recommandés par l’OCDE et l’OACI, renforçant le contrôle aux frontières. Mais la surveillance ne s’arrête pas là. Les autorités veulent aller plus loin avec le système des « dossiers passagers » inspiré de la France et de l’Union européenne, qui permet de tracer chaque déplacement par avion, train, bateau ou bus. Un outil qui vise officiellement à contrôler les flux migratoires, mais qui ouvre aussi la porte à une surveillance massive, en particulier pour les personnes en situation de mobilité.
Pour les migrants, la réalité est encore plus opaque. Selon les informations disponibles, le groupe allemand Veridos, chargé de la gestion technique, serait, avec les autorités marocaines, le seul à avoir accès à ces données. Les personnes concernées, elles, sont rarement informées sur le sort de leurs données et ne disposent d’aucune garantie réelle en matière de protection ou de récupération des informations stockées.
algérie
L’Algérie n’est pas en reste. Depuis 2016, la carte d’identité biométrique et le passeport biométrique sont devenus la norme pour tous. Le groupe Gemalto, d’origine franco-néerlandaise, a piloté l’essentiel du développement technique. La carte regroupe les informations traditionnelles : nom, sexe, acte de naissance, nationalité. Comme ailleurs, la centralisation des données inquiète. En théorie, la consultation est réservée au titulaire et aux autorités ; en pratique, la base de données centralisée devient une cible potentielle pour les abus ou les attaques extérieures.
Les failles ne manquent pas : les données algériennes ne sont pas toutes stockées sur le territoire national mais parfois dans des serveurs situés en France, aux Pays-Bas ou en Allemagne, contredisant les exigences légales locales. Plusieurs sociétés interviennent, dont Giesecke et Devrient (GND), ce qui multiplie les points d’accès et complexifie la sécurisation. Le risque de fuite ou de piratage n’est pas théorique : il suffit d’une vulnérabilité pour que tout bascule.
Le passeport biométrique, également conçu par Gemalto, reste indispensable pour voyager, notamment vers l’espace Schengen où ce format est exigé pour les visas. Dans la pratique, l’adoption de ces technologies répond autant à la pression internationale qu’à un souci de gestion administrative.
Koweït
En 2009, le Koweït se lance à son tour : la carte biométrique regroupe tous les documents officiels nécessaires, sur le même modèle que le Maroc et l’Algérie. Le projet, confié à Gemalto via un appel d’offres, est piloté localement avec la société Al-Kharafi. L’objectif est d’aligner le pays sur les standards du Conseil de coopération du Golfe, facilitant la circulation dans la région.
Ici, la carte biométrique ne sert pas seulement à prouver son identité : elle ouvre aussi l’accès aux services administratifs en ligne et, selon ses promoteurs, permettrait d’effectuer des transactions financières sécurisées. Plus qu’un simple support, la carte microprocesseur, au format carte bancaire, embarque son propre système d’exploitation, capable de stocker et de traiter des milliers de données électroniques. Les informations peuvent être mises à jour à distance, l’interopérabilité avec d’autres systèmes informatiques est assurée.
Mais derrière l’efficacité affichée, une menace plane : si la sécurité de la puce n’est pas garantie, les libertés individuelles peuvent être compromises. Sans cadre légal strict, le risque d’abus grandit à mesure que les usages s’étendent.
tunisie
Le 5 août 2016, un projet de loi arrive sur la table de l’Assemblée tunisienne pour remplacer les cartes d’identité classiques par une version biométrique. Mais les contours du dispositif restent flous : on ignore le détail des données collectées, les acteurs impliqués dans la création et la gestion du système, ou encore la raison profonde qui justifierait ce basculement massif.
Face à ces incertitudes, la société civile tunisienne hausse le ton. Beaucoup s’inquiètent d’une possible atteinte aux libertés individuelles, sans compter le coût considérable pour des finances publiques déjà fragilisées.
La législation tunisienne sur la protection des données personnelles, inscrite dans la loi organique n° 2004-63 du 27 juillet 2004, garantit le respect de la vie privée et impose des principes de transparence, d’équité et de dignité humaine. Pourtant, la carte biométrique pourrait elle-même heurter ces droits fondamentaux, en ouvrant la voie à de nouveaux risques pour la confidentialité des citoyens.
Constatation
Les promoteurs des cartes biométriques promettent la sécurité par la centralisation des données personnelles. Mais cette concentration, confiée à des entreprises et des États parfois peu transparents, fait peser une menace directe sur les libertés publiques. D’un pays à l’autre, la logique commerciale et l’effet d’entraînement semblent l’emporter sur la réflexion démocratique. Face à cette course à la technologie, la question n’est plus seulement celle de la performance administrative, mais celle du contrôle citoyen : qui protège vraiment les données, et jusqu’où peut-on accepter d’être fiché ? La carte biométrique, symbole d’une modernité affichée, pourrait bien devenir le miroir trouble de nos contradictions collectives.

