Petite chronique d’un album en devenir - Suite
Deuxième jour
Voir toutes les vidéos
Ce matin, l’ambiance est nettement plus détendue qu’hier.
Maintenant que la configuration est en place, que les musiciens se sont prouvés qu’ils pouvaient jouer ensemble, tout le monde est plus à son aise. Bojan arrive avec des croissants... et avec le sourire. Visiblement, ce qu’il a entendu sur le CD de mise à plat qu’il a emporté hier soir lui a plu. On rentre ici totalement dans la psychologie des musiciens, mais l’acte de création nécessite ce petit temps d’adaptation et de recul pour se concrétiser librement. Bojan a beau être un grand professionnel, qui tourne toute l’année et connaît son instrument par cœur, il est toujours aussi curieux et anxieux de réaliser ce qu’il entend dans sa tête et l’énergie positive qu’il met dans son projet fait plaisir à voir.

Cette seconde journée commence donc rapidement après un café et l’échauffement des musiciens est placé sous le signe de la confiance. Il est toujours impressionnant de voir un groupe d’interprètes de ce niveau se mettre à l’œuvre. Evidemment, chacun a répété en solo, et certains d’entre eux ont déjà joué ensemble en concert, mais cette facilité apparente, cette manière instinctive de rentrer dans la musique, m’apparaît avec une évidence rare, alors que les doigts de Bojan passent d’un clavier à l’autre.

Au milieu de la matinée, Josh Roseman, le tromboniste, nous fait part de son inquiétude par rapport à ce qu’il entend dans son casque. Philippe gère le musicien avec tact, tout en marquant les limites de ce qu’il est capable de faire dans le temps qui lui est imparti. La solution, qui tiendrait dans un micro spécifique (un Sennheiser MD 441-U) qu’il sait approprié à son jeu, n’est pas disponible. Mais Philippe finit par le convaincre que la solution adoptée permettra sans problème d’obtenir un résultat satisfaisant au mixage. Personnellement, le son du trombone me semble déjà tout à fait conforme à ce que j’entends en direct, mais il est évident que chaque musicien travaille son propre son, comme une marque de fabrique qu’il tient à retrouver sur le disque.
Plusieurs prises du même morceau (" August Song ") sont ensuite enregistrées consé- cutivement avant que le groupe se retrouve en cabine pour écouter et comparer ses impressions. Comme souvent, bien que le dernier jet semble globalement le plus abouti, certaines phrases provenant d’autres prises plaisent plus à Bojan. Il s’en suit une répétition qui dérive sur une nouvelle prise.
Bojan a demandé à Philippe de laisser tourner (c’est-à-dire de tout enregistrer), conscient que certaines phrases non préméditées peuvent donner d’excellents résultats au final, les musiciens se montrant parfois plus libres d’essayer quelque chose lorsqu’ils oublient qu’ils sont captés. Une fois que le morceau aura été exploré sous plusieurs axes, Bojan prendra le temps de tout réécouter chez lui et de sélectionner ce qui convient le mieux à sa vision du morceau dans chaque prise.
En fin d’après-midi, le quatuor nous gratifie d’un morceau aux frontières du punk, avec une base rythmique claquante. Bojan est allé voir Seb pour lui demander de se lâcher. Il faut dire que malgré sa participation à l’énergie d’Acoustic Ladyland, Seb Rochford n’a rien d’un barbare, bien au contraire ! Il est capable d’une grande délicatesse de jeu, pour s’adapter précisément au répertoire qu’il aborde. Mais cette fois-ci, Bojan a besoin de toutes les ressources dont il est capable pour explorer le rythme en s’appuyant sur la basse tendue et modulée de Ruth. Comme le groove s’installe, le trombone prend la note au vol alors que le mélange de piano et des Rhodes de Bojan vient surfer avec virtuosité sur la mélodie, passant tour à tour du premier au second plan. Un cocktail détonant qui nous fait, Philippe, Julien et moi, tressauter sur nos fauteuils. Du bon, du très bon dès la prise, dont on peut attendre le meilleur une fois que l’ingénieur du son aura pratiqué sa magie au mixage.
 
La séance se conclut par une nouvelle composition virevoltante de Bojan, qui s’inspire clairement de la musique balkanique.
Pour enrichir son vocabulaire musical, Bojan Z ajoute même un clavier et une M-Box à son set.
Le groupe est chaud, en confiance après l’écoute du résultat des prises précédentes, et la musique prend facilement naissance sous leurs doigts et dans le souffle puissant et maîtrisé de Josh, qui donne toute sa mesure pour apporter cet aspect cuivré qui caractérise souvent les airs traditionnels d’Europe de l’Est. Pourtant, les musiciens n’hésitent pas à reprendre de nombreuses fois une phrase ou une section complète du morceau, à la fois pour tenter de nouvelles choses, mais aussi pour mieux correspondre à la vision que Bojan a du morceau.
Il est près de 22 heures quand le groupe s’arrête finalement, apparemment satisfait du résultat. Ce soir Bernard Faulon nous a très gentiment préparé à dîner et nous nous installons dans la bonne humeur autour de la grande table de la cuisine pour partager le vin apporté par Bojan, et les excellentes bouteilles de bordeaux que Bernard a sorti de sa cave.
Troisième jour
Ce troisième jour est important, puisqu’il est le dernier de la session et qu’il reste pas mal de morceaux à explorer. Mais les musiciens semblent en forme, bien reposés et personne n’est inquiet. La fin de la matinée et le début de l’après-midi sont consacrés au fignolage de deux des titres déjà enregistrés sur lequel le groupe semble avoir désormais un peu plus de recul. Si bien que ce n’est que vers 17 heures qu’ils attaquent finalement les trois derniers morceaux du répertoire prévu qui n’ont pas encore été accouchés. Avec le soleil rasant le toit du studio de Meudon, la lumière est propice à quelques belles photos, mais aussi à quelques séquences vidéos que j’enregistre en essayant de ne pas déranger les musiciens et la prise de son.
Je m’enferme un moment avec Seb, le batteur, pour filmer son jeu. Le niveau dans la pièce est ahurissant, tellement ce jeune homme au groove impressionnant joue fort ! De quoi faire exploser la plupart des systèmes audiophiles qui tenteraient de le restituer à niveau réaliste ! D’une manière générale, assister à une prise de son permet toujours de se remettre les idées en place, tant au niveau des timbres (le piano Fazioli est une vraie merveille en ce sens, tant il sonne différemment sous les doigts de Bojan et ceux de Bernard), qu’en termes de niveau sonore.
Seule la basse électrique de Ruth et les Rhodes de Bojan, qui par définition ne donnent quasiment aucun son direct, permettent de s’y retrouver sans surprise. Les autres instruments, que ce soient le trombone, le piano ou la batterie, dégagent une telle énergie que très peu de chaînes hifi, même de très haut de gamme, seraient en mesure d’en reproduire la dynamique et le niveau sans tomber dans une distorsion insoutenable, sans même évoquer les problèmes d’acoustique qui découlent d’une telle bande passante. Il suffit pour s’en convaincre de « subir » les claques assénées (à un mètre de la console), par les deux petits boomers des ProAc Studio 100 motivés par un gros amplificateur Crown. Un vent sur les joues qui est pourtant loin de reproduire le niveau de la grosse caisse de Seb, ou les attaques du trombone de Josh...
En regardant Philippe travailler, on prend aussi conscience de l’importance du savoir faire de l’ingénieur du son, dont les partis pris d’enregistrement détermineront ce qu’il sera possible de faire de cette matière brute au moment du mixage. Ainsi, Philippe, qui a plus de 25 ans de métier derrière lui, mêle avec intelligence des choix d’enregistrement dictés par son expérience à une capacité d’improvisation qui lui permet de proposer des options différentes à Bojan. À l’image de cette porte ouverte entre la cabine du trombone ou de la batterie et le studio principal, qui change légèrement l’acoustique de la prise de son, quitte à perturber un peu l’enregistrement du piano.

Une attitude que l’on retrouve également chez Bojan Z, qui n’hésite pas à intégrer les autres musiciens à son processus créatif, afin de profiter au mieux de leurs ressentis et de leurs idées, sans pour autant dévier du fil directeur qu’il s’est fixé pour chaque morceau. Petit à petit, je commence d’ailleurs à comprendre l’unité qui se dégage du projet développé par Bojan, au-delà de la richesse et de la diversité des styles employés. Des frontières du jazz et de la pop jusqu’aux accents balkaniques de ses origines, Bojan fait son tour du monde musical, en suivant ses envies et ses influences, sans forcer le trait, mais avec l’énergie qui le caractérise, cette clarté de jeu qui stimule l’oreille et l’accroche à la mélodie. L’influence du duo basse-batterie venue du punk jazz anglais se fera sentir dans cette capacité à libérer un groove puissant autour de la mélodie, tout en étant capable d’exploser les frontières entre les genres pour faire renaître le morceau. Comme le phrasé du trombone qui perce la bulle et décale à volonté l’âme de la partition. Autant d’atouts sur lesquels Bojan Z s’appuie pour développer un jeu qui s’amuse du rythme sans lui être infidèle, force la dynamique pour mieux la contrôler et rebondir avec une aisance qui fait l’admiration et le sourire de l’auditeur.

Les musiciens joueront ce soir-là jusqu’à 22 heures 30, afin de donner forme à une dizaine de morceaux que Bojan va maintenant réécouter tranquil- lement chez lui, éditer, découper, avant de revenir vers Philippe pour le mixage. L’enregistrement est terminé, mais le travail est loin d’être fini. Il faut maintenant démonter batterie, câbles et micros, tout remballer et sauve- garder la musique sur plusieurs disques durs pour ne pas risquer de perdre accidentellement trois jours de travail.
L’aventure du Tetraband ne fait que commencer, puisque le groupe part en tournée dès le lendemain matin pour trois dates à Amsterdam, Vienne et Berne. Un autre type d’expérience, tout aussi exaltante, en attendant la suite des évènements qui donneront naissance au premier album de Bojan et de son Tetraband.
Je tiens à remercier tout particulièrement Bojan Z et Philippe Teissier du Cros de m’avoir permis d’assister aux premiers pas de cet album, Bernard Faulon pour sa convivialité et son intérêt, Julien Bassères; et tous les membres du Tetraband, Josh Roseman, Seb Rochford et Ruth Goller pour avoir supporté ma présence et celle de mes appareils de prise de vue pendant les sessions. |
Après l'enregistrement, suivez le mixage de Humus !
Crédits photographiques : Antoine Gresland
Les images de cette page ont été réalisées par mes soins à l'aide d'un Nikon D200 équipé d'un zoom AF-S Nikkor 17-55mm 1:2.8 G ED.
Merci de ne pas reproduire sans mon autorisation préalable.
Retour page précédente
|