Bojan Z arrive peu après nous. Je l’ai déjà rencontré une fois chez Philippe mais c’est avec une certaine émotion que je le salue discrètement. J’ai beaucoup de respect et d’admiration pour ce grand musicien qui a su imposer son style grâce à des compositions personnelles qui se démarquent clairement du jazz académique. Aujourd’hui, Bojan est là pour concrétiser une aventure avec son nouveau groupe, le Tetraband, qui enregistre ensemble pour la première fois. Il apparaît détendu, alors que nous l’aidons à débarquer ses instruments, un Fender Rhodes classique (acheté sur eBay !) et le fameux
Xénophone, qui vont venir prendre place de chaque côté du Fazioli accompagnés de leurs amplis. Cette opération effectuée, il se met au piano pour en tester la sonorité.
Philippe en profite pour lui demander si Bojan ne voit pas d’inconvénient à ce que l’on enlève son couvercle. Cette configuration lui permettra d’installer pas moins de six micros autour de la table d’harmonie, plus ou moins proches, afin d’obtenir un son à la fois plein, clair et dynamique. Comme Bojan accepte, Bernard, le propriétaire du studio et accordeur de métier dégonde le couvercle, que nous venons poser précautionneusement sur le Steinway placé un peu plus loin.
Pendant ce temps là, Bojan est parti chercher les musiciens. Une dizaine de minutes plus tard, le voici de retour avec son Tetraband.
En tête, une chevelure abondante et moussue passe la porte : c’est celle du batteur Seb Rochford. Ce jeune homme presque inconnu en France s’est déjà fait remarquer sur la scène britannique où il cartonne depuis quelques années avec le groupe de jazz punk (ou bien est-ce le contraire ?) Acoustic Ladyland, dont le premier album
Camouflage, hommage à Jimi Hendrix, a fait sensation. Depuis, on a pu découvrir
Last chance disco et leur dernier album en date
Skinny Grin, encore plus déjanté, bourré de vitamines pop/rock alimentant un groove sauvage motivé par les coups de baguettes de ce petit prodige du rythme et de la syncope. C’est sur scène que Bojan l’a remarqué avant de lui proposer de faire partie de son nouveau projet.
Derrière lui, comme pour faire contraste, le cheveu court et la petite taille élégante, c’est Ruth Goller, bassiste, qui officie également au sein d’Acoustic Ladyland. D’origine italienne, Ruth vit à Londres depuis maintenant neuf ans, dans un appartement qu’elle partage avec quatre autres musiciens. La seule pièce commune de l’appartement a d’ailleurs été transformée en studio de répétition, ce qui en dit long sur leur investissement dans la musique ! Bassiste éclectique, Ruth joue dans plusieurs groupes, mais son goût naturel l’entraîne plutôt vers le punk.
Le contraste, il est aussi dans ce géant noir et souriant qui fait son entrée dans la cabine avec son trombone : Josh Roseman est un homme imposant qui ne manque pas de style. À peine arrivé, il lance une blague et annonce la couleur : le boute-en-train du groupe, c’est lui ! Ce compositeur interprète, qui n’hésite pas à produire ses disques, vient tout droit de New York où il s’est fait remarquer pour ses qualités d’improvisateur. Son dernier album,
New Constellations : Live in Vienna est un brillant mélange qui n’hésite pas à refondre le son du live à l’aide d’échos, de réverbérations et de traitements rajoutés par la suite en studio pour délivrer un objet sonore psychédélique et envoûtant dont j’aurai bientôt l’occasion de vous reparler.
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Comme souvent au début d’un enregistrement, l’atmosphère est studieuse et un petit peu tendue. C’est la première fois que les musiciens se retrouvent dans le studio de Meudon et chacun cherche ses marques.
En installant son Xénophone, Bojan m’explique : « Je l’ai assemblé à partir de plusieurs Fender Rhodes d’époques différentes, dont le son n’est pas totalement identique, puis je l’ai équipé d’une petite carte électronique qui enlève une partie des médiums qui caractérisent l’instrument pour lui donner un son tout à fait particulier que je peux moduler à partir d’une petite mollette. » Ses doigts courent sur le clavier pendant qu’il joue avec le potentiomètre de l’instrument et je retrouve quelques-unes des sonorités, plus proche de la guitare que du piano électrique, qui font désormais partie du vocabulaire personnel du musicien. Bojan a également modifié son Rhodes « classique » à partir de pièces provenant d’autres instruments pour lui donner une couleur bien à lui.

Trois heures d’installation sont nécessaires pour monter la batterie, trouver une place pour chaque micro et surtout effectuer la balance casque des musiciens. Comme le studio n’est pas équipé de mixettes individuelles qui permettraient à chacun de faire sa balance depuis sa place, il faut régler le son de chaque casque depuis la cabine. La balance casque est une étape essentielle car elle permet à l’interprète de prendre ses repères au milieu des autres et de trouver les éléments dont il a besoin pour se comprendre. Ainsi, un batteur ne demande pas à entendre dans son casque les mêmes choses qu’un bassiste, ce qui explique que la meilleure balance pour un musicien n’est pas celle qui sonne le mieux « globalement ».

En matière de disposition des instruments, Philippe et Bojan ont décidé d’isoler le trombone du piano afin de pouvoir mieux jouer plus tard avec la structure des morceaux. Séparer les interprètes permet d’éditer et de monter les prises sans se soucier des débordements (repisse) d’un instrument sur l’autre durant les sessions d'enregistrement.
De la même manière, on a choisi d’installer la batterie dans la pièce du fond, à côté du billard, plutôt que dans l’une des deux cabines plus petites, afin de ménager de l’espace autour de l’instrument et profiter ainsi du son du local sur les morceaux les plus « rock » du répertoire prévu. On s’éloigne encore du quatuor de jazz classique pour se laisser l’opportunité d’expérimenter la matière du son, tout en conservant un compromis sonore qualitatif au moment du mixage.
La configuration que Philippe a adoptée sur le piano apparaît particulièrement judicieuse mais demande un positionnement précis du couple de micros omnidirectionnels qui surplombent le flanc droit de la table d’harmonie du Fazioli.
Philippe explique : « J’essaye de m’adapter à ce que Bojan aime, tout en prévoyant l’évolution de son jeu lorsqu’il va rentrer dans le son. Je sais qu’il va avoir tendance à aller de plus en plus au fond de la touche (et donc jouer plus fort) et je dois garder une réserve d’air (de dynamique) sans compromettre la précision de la prise de son ». Le calage prend quelques minutes pendant lesquelles Bojan répète inlassablement les mêmes arpèges, jusqu’à ce que le Fazioli sonne à la fois précis, dynamique et équilibré sur les petites ProAc.
La batterie de Seb Rochford demande également une mise en place précise pour faire face aux écarts de dynamiques que prévoient les différents styles de morceaux.
Philippe explique à Julien ce qu’il souhaite faire : « Il y a des morceaux qui vont être plus rock, plus texture et avec une dynamique particulière sur laquelle j’ai envie d’avoir de la room, ce qui consiste à mettre une paire de micros au dessus de la batterie pour reprendre également le son de l’instrument dans la pièce. La plupart du temps, j’enregistre les batteries de jazz de manière assez minimaliste, en omettant à dessein les micros sur les charlestons. Mais là c’est un peu particulier, et s’il y a des petits évènements binaires, j’aurais peut-être envie d’aller les chercher au mixage. La caisse claire, on va peut-être la prendre dessous, pour avoir un son un peu pop. Grosse caisse, caisse claire, caisse claire, les charleys, tom basse, tom médium et une paire de micros de room : ça fait dix micros, comme ça on est bien !».
Pour la basse de Ruth, Philippe mélange le son direct de l’instrument, récupéré à travers un boîtier DI (Direct Injection Box : petit boîtier qui abaisse l’impédance de sortie du signal de la guitare et le symétrise pour lui permettre de parcourir de longues distances jusqu’à la console) au son indirect d’un ampli basse placé, avec le micro qui le reprend, dans la première cabine étanche.
La configuration du trombone va également demander un certain temps d’adaptation car Josh Roseman joue très fort et fait peur aux micros !
Au départ, Philippe a opté pour un Neumann (statique) et un micro à ruban dont il combine le son pour retrouver le timbre si particulier de l’instrument à coulisse. Mais après plusieurs essais, Philippe, Josh et Julien optent finalement pour un modèle dynamique à la place du Neumann, plus à même de supporter le souffle formidable du tromboniste. Il faut dire que ce monument est capable de passer d’un filet de gaz à une godasse de plomb avec une aisance assez impressionnante, ce qui ne facilite pas non plus le travail du préampli micro, dont Philippe ajuste le niveau à de nombreuses reprises avant de le changer carrément pour un modèle qui présente un meilleur compromis à fort niveau.
Finalement, autour de midi, tout le monde est calé et Bojan décide de nourrir son petit groupe pour mieux se préparer à l’enregistrement. Après un repas indien vite avalé, tout le monde est prêt à se lancer et c’est le début proprement dit de cette première séance.
Au début de la première session, les musiciens n’ont pas encore trouvé leur unité et semblent jouer chacun de leur côté. Mais au fur et à mesure des prises et des écoutes qui suivent, chacun prend sa place au sein du groupe et la musique trouve sa voie vers la console. Bojan ne fait pas partie de ces musiciens capricieux qui jouent la star à tout bout de champ. Au contraire, tout en apparaissant très concentré, il reste abordable et ouvert aux remarques des autres membres du groupe, afin de trouver le meilleur équilibre possible dans la mélodie.
Un premier morceau puis un deuxième, répétés à plusieurs reprises, donnent une première vraie idée de ce que le projet pourrait devenir. " Greedy " est une mélodie entêtante qui se ballade à la frontière du jazz et de la pop, alors que celle que l’on appelle encore tout simplement " Take 9 " se recentre clairement sur le jazz, avec l’opposition intéressante entre la frappe technique et rapide de Seb, la basse groovy de Ruth, la lumière puissante de Josh et le jeu tout en nuance et en fluidité de Bojan.
Cette première journée se termine vers 21 heures sur un constat positif. Le travail a bien commencé, le groupe interagit bien et Bojan apparaît impatient d’écouter les premières mises à plat chez lui.