À première vue, on pourrait penser que la conception d’un préamplificateur ne relève pas du tour de force absolu. Après tout, il s’agit « simplement » d’atténuer ou d’amplifier légèrement un signal au niveau ligne avant de l’envoyer à l’amplificateur qui lui appliquera un gain fixe et suffisant pour motiver une paire d’enceintes. Prise au pied de la lettre, cette définition a d’ailleurs donné naissance à quelques exemples de préamplificateurs passifs (qui atténue donc mais n’amplifie pas) qui se contentent d’interposer un potentiomètre à piste résistive ou un réseau de résistances calibrées entre le signal d’entrée et l’amplificateur auquel il est destiné.
Dans les faits, pourtant, la conception de ce maillon essentiel au bon fonctionnement d’un système audio n’a rien de trivial, comme en témoigne la longue liste d’appareils ratés ou peu performants réalisés par quelques-uns des plus célèbres bureaux d’études de la planète audiophile ces vingt dernières années.
Le préamplificateur Pass XP-20 est issu d’une société qui laissera une trace dans le monde de la haute-fidélité de très haut de gamme, en grande partie grâce au talent technique de son charismatique créateur. La réputation des électroniques de Nelson Pass repose surtout sur la conception d’amplificateurs de puissance en classe A, utilisant son fameux brevet de Supersymmetry® (j’aurai l’occasion d’y revenir bientôt au cours du test des amplificateurs de puissance X100.5), mais finalement moins sur ses préamplificateurs.
Le XP-20 n’est pas le premier essai du constructeur américain en la matière, mais à en croire la notice technique livrée avec, c’est celui dont la marque tire la plus grande fierté. L’appareil, qui remplace dans les faits le XP-30, « bénéficie du savoir-faire et de l’expérience accumulée ces dix dernières années, mais aussi de nouveaux composants pour proposer une écoute plus dynamique, plus transparente et une image stéréo sans faille (…) pour s’adapter aux nouvelles exigences des audiophiles ». Un vaste programme que j’ai eu l’occasion de parcourir longuement au cours de ces dernières semaines dont voici le compte rendu détaillé…
Petit tour du propriétaire
Tout d’aluminium vêtu, le XP-20, accompagné de son alimentation séparée, fait son petit effet sur mon meuble. Cette alimentation, isolée de l’électronique de traitement du signal par un long câble multibroche, pourra ainsi être maintenue à distance ou supporter le préampli sans aucune incidence notable sur la qualité du résultat final. Une deuxième sortie multibroche est également prévue pour alimenter la nouvelle entrée phono du constructeur que nous testerons bientôt à son tour. Le manuel insiste sur le fait que le cordon d’alimentation ne doit être relié au bloc d’alimentation qu’une fois celui-ci est connecté au préampli. C’est bien noté !
La face avant comprend le minimum vital : un beau potentiomètre de volume rotatif numérique et quatre petites touches d’aluminium pour le muting, le mode d’affichage (source ou niveau) et la sélection des sources. L’afficheur alphanumérique bleu cobalt ne manque pas non plus d’attirer l’attention. C’est sans doute pourquoi la télécommande offre de l’atténuer voire de l’éteindre.
La face arrière du XP-20 comporte cinq entrées principales : deux symétriques XLR et trois asymétriques sur fiches RCA, plus une entrée/sortie tape. En sortie, on a également le choix entre l’asymétrique (deux paires de RCA pour faciliter la bi-amplification) et le symétrique, mais c’est bien sûr ce mode de connexion que l’on privilégiera compte tenu du schéma de l’appareil.
La télécommande propose un accès direct aux cinq entrées, l’activation du monitoring, la balance, mais aussi une touche labellisée
pass thru, qui permettra d’intégrer le XP-20 dans une installation audio vidéo en bloquant le potentiomètre à fond sur l’une des entrées asymétriques, le rendant ainsi transparent au signal en provenance d’un processeur. La touche « ext amp on » permet, quant à elle, d’allumer ou d’éteindre les amplificateurs de puissance reliés aux bornes rouges et noires placées au-dessus du connecteur multibroche de l’alimentation, à l’arrière du coffret du préampli. Ces prises véhiculent un signal 12 volts adapté aux amplificateurs de la marque, mais devraient commander naturellement un grand nombre d’appareils possédant ce type de fonction.
Un peu de technique
Avec le XP-20, Pass Labs souhaitait aller plus loin qu’avec ses précédentes réalisations, notamment en matière d’image stéréo et de précision. Par rapport à son petit frère XP-10, dont il dérive étroitement, il adopte d’abord une alimentation séparée reposant sur un transformateur torique blindé de forte valeur. Ce dernier dispose, via plusieurs enroulements secondaires, de quatre lignes de redressement séparées (+/-) afin d’isoler totalement le pré- amplificateur des perturbations secteur et de préserver un excellent rapport signal/bruit en toutes circonstances. Le constructeur insiste sur le fait que l’appareil donne d’aussi bons résultats à faible ou à fort niveau. Une intention louable dans le cadre d’un usage « familial » !
Dans la pratique, il s’agissait, comme toujours chez Pass, de disposer du moins de composants possible sur le trajet du signal. Le contrôle du volume repose sur un dispositif électronique, utilisant un microcontrôleur qui traite les impulsions de l’encodeur optique servant de sélecteur de volume derrière le potentiomètre. Cette configuration permet, selon le constructeur, de se passer d’un potentiomètre de volume analogique traditionnel afin d’obtenir une meilleure précision et un équilibre parfait sur les deux canaux par pas d’environ 1 dB sur 60.
Le circuit analogique de préamplification est totalement désolidarisé de la partie numérique de contrôle du volume pour éviter toute pollution lors de son fonctionnement. Réalisé presque exclusivement à partir de composants de surface, le circuit reprend le brevet de Supersymmetry®, breveté par Pass et fonctionne, bien entendu, en classe A.
Je ne rentrerai pas plus avant dans le détail du montage en lui-même - car son originalité repose avant tout sur la sélection des composants et leurs valeurs respectives - ce qui imposerait d’en passer d’abord par un cours d’électronique appliquée et du descriptif laborieux d’un processus de mise au point, auquel je n’ai pas eu accès. Il suffit de dire que Wayne Colburn, le concepteur de l’appareil, s’est efforcé d’obtenir une parfaite linéarité sur les deux canaux de l’appareil - on s’en serait douté ! - et une large bande passante (2 Hz à 60 kHz). Wayne Colburn considère le XP-20 comme le meilleur préamplificateur jamais mis au point par la marque américaine.
Écoute : la musique avant tout
Nelson Pass l’avoue lui-même dans sa notice : « les habitudes d’écoute des audiophiles ont changé ». D’après lui, nos oreilles veulent du détail, mais aussi de la souplesse, de la vie et de la dynamique, sans pour autant délaisser la sensualité... C’est assez différent de la recherche d’une neutralité parfaite ! De toute façon, la haute-fidélité de haut de gamme, comme son nom ne l’indique pas forcément, est autant une affaire de goût et de perception subjective que de rigueur absolue… puisqu’il s’agit avant tout de se faire plaisir ! Des notions que l’on retrouve aussi bien au niveau d’un préamplificateur que des autres maillons du système de reproduction, à travers les paramètres de l’écoute que son concepteur souhaite plus ou moins consciemment mettre en valeur. Pour autant, le XP-20 n’a vraiment rien de caricatural et prouve au contraire que le constructeur américain a souhaité le rendre aussi universel que possible, sans pour autant négliger les qualités qui ont fait le succès de ses électroniques de puissance.
Comme la totalité des préamplificateurs conçus autour d’une synergie de composants (et non pas uniquement sur un ordinateur…), le XP-20 a d’abord besoin de temps pour fonctionner normalement, condition nécessaire à l’ensemble du circuit pour se stabiliser en tension et en température. La notice recommande 24 heures de chauffe avant toute écoute sérieuse : c’est un minimum qui ne devrait pas poser de problème à son utilisateur, tant il paraît évident que le XP-20 a été conçu pour être laissé sous tension en permanence, comme en témoigne d’ailleurs l’absence d’interrupteur général.
Au bout d’une semaine de mise sous tension, « mon » XP-20 arrive à maturité et je peux me lancer dans une écoute critique. Dans l’intervalle, je l’ai entendu s’ouvrir, notamment dans le haut du spectre, un peu pincé au départ, puis se stabiliser autour d’un médium merveilleux de délicatesse, soutenu par un grave puissant qui descend subjectivement très bas en fréquence.
Un bon départ, donc ! Et c’est tant mieux, car il faut dire que mes précédentes écoutes des préamplis du constructeur, réalisées dans le cadre de rédactions auxquelles j’ai eu le plaisir de collaborer, ne m’avaient pas permis de vivre plusieurs semaines de suite avec un tel appareil, ce qui constitue un vrai handicap pour prendre conscience de l’intégralité de ses caractéristiques.
Le Pass XP-20, c’est d’abord la sensualité d’une restitution chaleureuse sans être répétitive. Une écoute qui laisse passer beaucoup de choses, mais pas forcément dans le sens de l’hypertransparence. J’ai déjà entendu mieux dans ce domaine, parfois au détriment d’une certaine souplesse, d’un manque de matière sonore, ce qui remet d’ailleurs en question le concept même de transparence. Est-ce que cette dernière sous-entend une écoute au scalpel, analytique au détriment d’une certaine expressivité ? Je ne le crois pas. Si l’intention du musicien ne passe pas, malgré l’impression d’ouverture sonore et de définition, c’est tout de même qu’il manque quelque chose à la restitution ! Une affaire de goût que je laisse à l’appréciation de chacun.

En tout cas, ce n’est pas le XP-20 qui risque de vous priver de l’intention des musiciens, bien au contraire ! On pourra trouver plus rigoureux, plus neutre pour dire les choses clairement, mais il est très clair que le Pass est fait pour écouter de la musique, en laissant passer toute l’émotion d’une interprétation. Sur le disque de Raphaël Imbert,
Bach-Coltrane, que j’ai eu plusieurs fois l’occasion d’écouter sur le système qui a servi à le masteriser, la scène sonore n’est pas tout à fait aussi profonde que celle à laquelle je suis habitué. En revanche, l’intégration des réverbérations et la cohérence générale sont exceptionnelles, alors que le saxophone n’apparaît jamais détaché de son environnement, comme cela m’est arrivé de le constater. Un comble lorsque l’on sait le mal que se sont donné les preneurs de son pour enregistrer l’instrument dans le chœur de l’église Saint-André de Bouc-Bel-Air.

Cette intégration, cette fluidité de la mélodie, s’explique aussi par une bande passante subjectivement cohérente sur l’ensemble du spectre. Je dis subjectivement, parce qu’une simple comparaison permet une fois de plus de mettre le doigt sur les caractéristiques propres à l’appareil. Le haut du spectre monte très haut et cela s’entend à travers cette sensation de douceur et l’absence totale d’agressivité affichée par le XP-20, mais il pourra paraître un peu en retrait par rapport à la stricte rectitude affichée sur une console de mixage. Le médium est somptueux, c’est le mot qui convient ! Un peu plus chaleureux que dans la réalité sans aucun doute, mais tellement musical, tellement sensible sur la voix de P.-J. Harvey chantant « Dear Darkness » sur l’album
White Chalk. Je ne saurai vous dire combien de fois j’ai écouté ce morceau ces dernières semaines, simplement pour le plaisir de sentir les poils se hérisser sur mes bras, signe on ne peut plus évident de la capacité du XP-20 à laisser passer l’émotion de cette voix si particulière, mélancolique et sombre, quand elle monte dans un murmure, toujours à la limite de la rupture. Pour retrouver le son légèrement fêlé du piano et les basses lourdes comme des coups de massue assénés par ce gros tambour à l’arrière-plan.
Le grave, voilà bien un domaine dans lequel le Pass ne fait pas dans la dentelle, tout du moins lorsque le disque l’exige. D’une profondeur abyssale, il s’exprime sans contrainte, parfaitement intégré et pourtant si distinct. Encore une fois, c’est la matière qui a été préférée à la nervosité. Lourd, pesant quand il faut reproduire une nappe de clavier sur
In rainbows, le dernier Radiohead, présent sans être envahissant lorsqu’il doit restituer l’espace et le bruit de fond d’une salle de concert (le Casino de Paris en l’occurrence pour l’album d’Alain Souchon,
J’veux du live). Il sait aussi recréer la pression acoustique de manière très convaincante.
En matière d’image stéréo, le Pass profite, bien sûr, de sa conception pour offrir un espace réaliste qui oublie facilement les enceintes, même si la focalisation n’est pas la qualité majeure de l’appareil. Sur le live de Souchon, on pourra trouver mieux en terme de ponctualité, en particulier sur le préampli Linn Kisto, qui me sert pour l’occasion de référence. Pourtant, paradoxalement, le Pass fait merveille pour communiquer la sensation de présence de l’interprète derrière son micro ou de la guitare de Michel-Yves Kauchmann, totalement excentrée à droite.
Homogène et fluide, le XP-20 n’a donc pas la transparence de certains appareils technologiquement plus complexes. Son terrain de prédilection, ce sont les textures, l’épaisseur et le sens de la (dé)mesure. Et ce, quel que soit l’amplificateur utilisé. Que ce soit sur mon vieux et toujours vaillant Linn AV5105, auquel il semble donner un sérieux coup de jeune, et une densité que je ne lui connaissais pas, ou encore branché au Karan KAS-450, qui me sert désormais de référence. Ce dernier n’est d’ailleurs pas si éloigné de la philosophie des amplificateurs de la marque, comme j’aurai l’occasion de vous l’exposer bientôt…
D’une manière générale, le XP-20 s’est intégré facilement dans mon système, agréable à vivre, que ce soit sur une formation baroque accompagnée d’une voix ou sur les déferlements de grave d’un disque de new wave. Sur les
Cantates italiennes de Haendel (Magdalena Kozena, accompagnée des Musiciens du Louvre, de Marc Minkowski), le Pass se montre d’une exquise délicatesse, sans omettre les quelques duretés qui caractérisent l’enregistrement. Les cordes ont cette matière légèrement grinçante que l’on attend d’un instrument baroque, alors que le chant de Magdalena Kozena apparaît d’un naturel évident, modulée et précise sans exagération, remplissant l’espace de sa voix lumineuse… pour peu, bien entendu, que la source soit du même ordre ! Comme tous les préamplis de haut niveau, le Pass possède en effet ce pouvoir discriminant qui permet immédiatement d’identifier les qualités et les défauts d’un lecteur de CD.
Mais il paraît bien évident que ce type d’appareil n’est pas fait pour être marié à un lecteur de DVD de bas de gamme, auquel il ne pardonnera pas grand-chose, sans pour autant rendre le résultat insupportable. On prendra simplement conscience, sur la
Mezzanine de Massive Attack, que le lecteur est incapable d’explorer le grave avec la conviction et l’extension requises, simplifiant le message jusqu’à le rendre squelettique et oblitérant tous les détails d’une spatialisation particulièrement travaillée. Sur mon Linn CD-12, au contraire, le Pass se montre impressionnant ! Les attaques fulgurantes et le poids des notes d’un clavier entraînant l’auditeur à visser le potentiomètre, pour profiter de l’énergie pure et envoûtante qui habite ce disque. Dans ce domaine, il faut d’ailleurs reconnaître que les prétentions du constructeur ne sont pas usurpées : si le XP-20 se savoure à fort niveau, il reste parfaitement cohérent sur une écoute plus intimiste à laquelle il saura garder toute son expressivité et une image sonore en trois dimensions.
En conclusion :
Le XP-20 est le meilleur préamplificateur Pass que j’ai écouté à ce jour. Inséré au sein de mon système, il a dévoilé un potentiel évident, dès lors qu’il s’agit de respecter l’intention des musiciens et le plaisir simple d’écouter de la musique à bas comme à fort régime, sans aucune forme de lassitude. Modulé et fluide, il s’inscrit parfaitement dans la ligne des produits du constructeur américain. Il ne s’agit pas du préamplificateur le plus transparent de sa génération, ni du plus neutre, et en ce sens il ne se destine pas à ceux qui recherchent avant tout une écoute technique à la précision sans faille. Mais sa polyvalence, sa capacité à rendre l’épaisseur physique d’une interprétation, la sensualité d’une voix ou du legato d’un violon, le grave et l’impulsion puissante d’un morceau de pop débridé, en font un merveilleux compagnon musical… pour longtemps !